

Depuis quelques semaines, la conscience écologique des Québécois a été éveillée par le film de M. Richard Desjardins. Ce film utilise des images-chocs pour parler à notre cur. De ce point de vue, c'est une réussite !
Toutefois, il ne faut pas juger un livre à sa couverture. Il en va de même en foresterie. Il peut être trompeur, en effet, de se fier uniquement à ce que voient nos yeux. Les paysages de coupes forestières présentent un aspect désolant qui peut troubler l'âme de certains. Il est alors difficile de voir ce qui se passe vraiment dans la nature à ce moment. Il faut se rappeler toutefois qu'un parterre dénudé par la coupe n'est qu'une étape du cycle de vie d'un peuplement forestier. J'en sais quelque chose, moi qui ai grandi dans un village de pêcheurs et de bûcherons de la forêt côtière. Après avoir grandi à l'ombre de ces géants, j'ai étudié les sciences de la vie, la biologie forestière, la biochimie et la génétique à l'Université de Colombie-Britannique avant de devenir un écologiste activiste, co-fondateur du mouvement Greenpeace.
Mon grand-père, Albert Moore, a coupé à blanc une portion de cette forêt en 1936. À cette époque, il n'était pas question d'écologie ni de biodiversité. Il a donc coupé cette forêt jusqu'à la roche nue puis a descendue les troncs à la mer. Depuis lors, par un processus naturel et sans aucune intervention humaine, la forêt est revenue, aussi dense et diverse qu'avant. Et elle est peuplée d'ours, de couguars, de loups, de daims, d'aigles et de hiboux.
Les pratiques forestières ne causent donc pas l'extinction des espèces, malgré ce que certains peuvent prétendre. La coupe du bois ne fait qu'enlever le couvert boisé sans pour autant changer la vocation du territoire. Rapidement, les arbres reprennent leurs droits, et la forêt réapparaît avec la cohorte d'organismes qui l'accompagnent.
Par ailleurs, on croit souvent, à tort, que la forêt a absolument besoin de l'intervention humaine pour se régénérer. Or, l'intervention de l'homme ne fait qu'accélérer la régénération.
Depuis 350 millions d'années, les forêts se sont ainsi remises des éruptions volcaniques, des incendies, des glissements de terrain, des raz de marée, des tornades et des glaciations. On récolte au Québec des forêts qui ont déjà été coupées à blanc il y a de cela à peine cinquante ans.
Les images sont vraiment trompeuses. Au Canada, certains se battent pour empêcher la coupe des arbres. Par contre, en Suède, en Allemagne, en Angleterre, en France, des soi-disant écologistes se battent pour qu'on empêche la forêt de repousser sur d'anciennes terres agricoles. Pourquoi veulent-ils cette lutte contre la forêt ? Parce que, dans leur imagerie bucolique, la bonne nature se confond avec la belle nature. Eux aussi se sont fait une idée de l'écologie et du développement durable en fonction de leur sentiments tout comme M. Desjardins voudrait que nous le fassions en nous bombardant d'images terrifiantes, presque insoutenables, à propos de la forêt boréale. Ces images sont bien réelles, mais ce qu'elles suggèrent la disparition d'une ressources renouvelable est une illusion. La vocation de la forêt n'est pas changée. Seul son aspect l'est, et pour un moment seulement.
La déforestation la vraie, celle qui entraîne des conséquences écologiques importantes et à long terme est plutôt le fait de cultivateurs et d'éleveurs qui entretiennent soigneusement leurs champs et leurs pâturages en luttant pour que la forêt n'y reprenne ses droits. C'est aussi le fait des promoteurs, politiciens et urbanistes qui organisent le développement urbain avec tout ce que cela comporte de défrichage et de bétonnage. La déforestation n'est pas la conséquence du sordide complot des forestiers qui seraient en train de détruire leur propre gagne-pain. La déforestation est le fruit de la façon dont nous voulons nourrir et loger six milliards d'êtres humains.
Je suis un véritable environnementaliste de combat. Je peux même dire que j'ai été un des principaux activistes canadiens de l'environnement depuis la fin des années 60, quand je faisais partie d'un groupe de radicaux et que, réunis dans un sous-sol d'église à Vancouver, nous avons créé Greenpeace. Nous avons combattu les essais de bombes à hydrogène en Alaska. Avec notre bateau, le Rainbow Warrior, nous avons combattu les essais nucléaires atmosphériques français en Polynésie, nous avons affronté les baleiniers russes et obtenu l'interdiction de la pêche à la baleine.
Pendant les années au cours desquelles j'ai fait partie de Greenpeace, et jusqu'à ce que je quitte le mouvement en 1986, nous avons utilisé des images-chocs, comme le fait M. Desjardins dans son film, pour susciter une conscience écologique, un souci du développement durable. Maintenant que ce travail préliminaire a été accompli, notre travail est d'imaginer comment trouver un juste équilibre entre les valeurs environnementales que nous avons suscitées dans la population et les impératifs économiques et sociaux auxquels nous sommes confrontés.
Pour se défendre contre les écologistes, les compagnies forestières ont trop souvent opposé le nombre d'emplois qui risquaient d'être perdus. Il est temps de s'élever au-dessus de cette guerre de chiffres et de sentiments. Il faut apprendre à mieux comprendre, par delà les images, ce qui se passe vraiment en forêt. Nous verrons ainsi que le vrai problème réside du côté de nos choix de société. Croyez-moi, pendant que nous discuterons de l'avenir de la planète, la forêt boréale continuera de se renouveler sans cesse et de jouer son rôle, en dépit des coupes et des catastrophes naturelles.
* L'auteur est le co-fondateur de Greenspirit, une firme de consultation centrée sur les politiques environnementales et l'implication du secteur public dans les secteurs de l'énergie et des ressources naturelles.