Monsieur Lauzon nous entretient sur la place du numérique dans l'avenir de notre littérature
La Quinze Nord.com : Monsieur Lauzon, vous êtes non seulement un auteur, mais vous portez aussi le chapeau d’un éditeur. Comment l’éditeur en vous voit-il la venue de ces nouvelles plateformes?
Pierre Lauzon : Pour moi, c’est très positif et très prometteur pour l’avenir de notre littérature, ainsi que de celle de partout sur la planète. Ces nouvelles avenues vont permettre une nouvelle démocratisation pour les auteurs au premier chef, comme ce fut le cas lors de l’invention de Gutenberg. Jusqu’à ce jour, les auteurs et auteures ont toujours été, d’une certaine façon, à la merci des éditeurs. L’ayant personnellement déjà vécu, après un premier manuscrit qui fut accepté en quelques jours par un éditeur en 1977, je n’ai jamais réussi à trouver un éditeur pour publier mes autres manuscrits par la suite.
La Quinze Nord.com : Pourquoi? Ils étaient jugés de moindre qualité, probablement.
Pierre Lauzon : Ce n’est pas aussi rationnel ou une question d’appréciation d’un manuscrit que cela peut en avoir l’air. Un éditeur, c’est avant tout une entreprise d’affaires qui se doit de maximiser ses revenus en raison des coûts d’exploitation que cela entraîne. Publier un manuscrit en version papier pour qu’il puisse être disponible un peu partout, ne serait-ce qu’ici au Québec, cela commande des investissements importants de plusieurs milliers de dollars. C’est sans parler des moyens à mettre de l’avant pour pousser ce livre à l’avant-scène de l’ensemble de nos médias. Donc, si vous êtes monsieur ou madame Toutlemonde et que vous écrivez un roman très intéressant et superbement bien écrit, il y a peu de chances qu’un éditeur accepte votre manuscrit parce que vous n’êtes pas connu. Toutefois, si vous vous appelez Lise Dion ou Jean Charest (sans jalousie aucune pour ces auteurs en herbe!), ce sera très facile de trouver cet éditeur, car votre seul nom est susceptible non seulement de rentabiliser les coûts d’édition de votre manuscrit, mais d’apporter des revenus intéressants pour l’entreprise… qui pourra se permettre d’accepter un ou quelques auteurs au potentiel déficitaire.
La Quinze Nord.com : Mais quel choix a monsieur ou madame Toutlemonde de diffuser ses écrits?
Pierre Lauzon : Si ce n’est pas fait à compte d’auteur, ce manuscrit ira s’empoussiérer dans un tiroir ou sur une tablette, peu importe sa valeur littéraire. Si vous n’êtes pas quelqu’un de connu ou si vous n’avez pas vos entrées dans le monde de l’édition d’une façon ou d’une autre, vos chances d’être édité sont très faibles. De plus, même si vous publiez à vos frais, si vous voulez que votre livre soit disponible dans la plupart des librairies au Québec, il vous faudra trouver un distributeur. Ça aussi, c’est loin d’être facile.
La Quinze Nord.com : Écrire et être édité au Québec, c’est difficile et onéreux, me semble-t-il, sauf si on a la chance de trouver cet éditeur si précieux.
Pierre Lauzon : Même si vous le trouvez, vous ne venez pas pour autant de décrocher le gros lot. Savez-vous qu’hormis de vous appeler Michel Tremblay ou Arlette Cousture, vous ne toucherez jamais plus de dix pour cent de droit d’auteur pour chacun de vos livres vendus. Donc, si le prix établi pour la vente de votre livre est de trente dollars, vous ne toucherez que trois dollars par livre vendu. S’il devient un best-seller et que vous en vendez plus de mille, vous ne recevrez qu’un peu plus de trois mille dollars. Ce n’est pas avec ça que vous réussirez à payer votre hypothèque. Au Québec, à part quelques exceptions, on n’écrit pas pour s’enrichir. On écrit parce qu’on a quelque chose à dire, à exprimer, à partager.
La Quinze Nord.com : Encore faut-il avoir cette opportunité de partager ce qu’on a à dire.
Pierre Lauzon : C’est là que l’édition numérique ouvre des horizons prometteurs pour beaucoup de gens. De plus, elle permet d’ajouter une valeur ajoutée aux écrits par l’image, le dessin, la peinture ou toute autre idée innovatrice, à un coût beaucoup moins élevé que la version papier. Enfin, il n’y a plus de frontières aux écrits de l’auteur parce que, dorénavant, son marché potentiel est la planète via le cyberespace.
La Quinze Nord.com
: Vous ne craignez pas que le marché soit inondé d’écrits aux qualités douteuses?Pierre Lauzon : Entre vous et moi, c’est déjà le cas. Ce n’est pas parce qu’un éditeur québécois, voire même français, publie un écrit d’un auteur que c’est automatiquement garant de la qualité littéraire de l’œuvre.Il vous est sûrement déjà arrivé, à plus d’une reprise, de lire un livre, même encensé par une certaine critique, et de vous demander comment cet auteur a pu trouver un éditeur pour une œuvre plutôt faible. C’est que la faiblesse ou non d’un roman, d’un essai ou de tout autre écrit est très relative. Pour vous, ce peut être un navet. Pour un autre, ce sera génial. Donc, en bout de course, c’est toujours le lecteur le seul vrai juge d’une œuvre littéraire.
La Quinze Nord.com : Et ce sera aussi le lecteur qui recevra positivement ou négativement toute œuvre issue de l’édition numérique?
Pierre Lauzon : C’est évident. L’avenir est au numérique que ce soit pour les livres, comme pour les journaux. Ceux et celles qui hésiteront ou refuseront d’ajouter cet outil de démocratisation dans leur coffre à outils d’éditeur sont appelés à disparaître à plus ou moins brève ou moyenne échéance. Parce que le numérique, c’est définitivement un plus, un plus pour la démocratisation de l’édition, un plus pour l’accès à des auteurs malheureusement inconnus, un plus pour la diversité et l’ouverture à de nouvelles possibilités d’expression littéraire.
La Quinze Nord.com : Merci, monsieur Lauzon, d’avoir partagé avec nous vos réflexions sur l’avenir potentiel du livre. C’est de nature à nourrir nos réflexions à l’occasion de cette Journée mondiale du livre et du droit d’auteur, le 23 avril prochain.
Pierre Lauzon : Au plaisir!