La raison d'être

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Depuis la nuit des temps, il est de bonne guerre de casser du sucre, comme on dit, sur les générations qui nous suivent. La génération des parents a souvent tendance à se désespérer, pas nécessairement de leurs propres enfants, mais de la génération de ceux-ci. Comme lorsque j’étais beaucoup plus jeune, chaque génération de parents déplore le lot, semble-t-il, sans cesse croissant de têtes folles chez les jeunes. Où s’en va notre société avec de tels jeunes ? Il est vrai que, malheureusement, certaines têtes folles ont toujours fait ombrage à la beauté de la jeunesse.

Samedi soir dernier, dans la salle des Diffusions Amal’Gamme, à Prévost, c’est justement cette beauté qui nous avait donné un rendez-vous musical. Alors qu’elle et lui ne sont pas encore des noms très connus, les gens furent très nombreux à répondre à leur invitation. Comme me disait Yvan Gladu, le président de notre diffuseur laurentien, la moyenne d’âge avait baissé pour cette rencontre. Il était heureux de voir dans cette salle autant de jeunes venir écouter de la musique classique. En première partie, c’est une jeune pianiste prometteuse, Yogane Lacombe, qui est venue nous présenter son tout premier concert. Originaire de Saint-Jérôme, elle n’a que seize ans, mais déjà neuf ans de travail soutenu comme pianiste. Car on ne se présente pas devant un public pour réussir à le conquérir si on n’a pas mis le temps et les efforts nécessaires pour y arriver. À l’aube de son entrée au cégep, Yogane est résolument une fille de son temps pour qui tous les rêves sont permis, dont celui d’avoir, dans un avenir pas trop lointain, son propre concert avec uniquement elle sur l’affiche et un bel entracte dans son spectacle.

En ce premier samedi soir de février, Yogane n’a pas choisi la facilité pour nous montrer un pan de son talent. Avec des œuvres, entre autres, de Grieg, Bach et Rachmaninov, elle nous a fait montre de sa grande et jeune virtuosité. Pour nous montrer que son amour de la musique va certes à celle dite classique, elle a eu l’heureuse idée de nous offrir son « Yogane’s Medley » et affirmer ainsi que ses goûts musicaux sont aussi hors de ce cadre.

C’était un véritable plaisir d’entendre la jeunesse présente ajouter leurs cris de satisfaction par-dessus les applaudissements chaleureux de l’ensemble du public. Avoir à performer ainsi devant un public est déjà un défi de taille pour tout artiste en devenir ou non. Parler à ce public est un défi d’un tout autre ordre. Yogane l’a fait avec beaucoup d’élégance et de candeur à la fois, même si cela faisait un peu trop théâtral, comme un texte mémorisé, mais livré d’une façon peu naturelle. Peut-on lui en vouloir d’avoir au moins fait l’effort ? Sûrement pas ! L’important était sa prestation au piano accueillie chaudement par le public. Yogane est une pianiste, pas une comédienne. Elle se doit de continuer de communiquer avec son public. Son naturel prendra petit à petit le dessus. Pour le moment, cela n’ajoute qu’au charme de sa personnalité.

Alors que Yogane séduisait le public, Jonathan Jolin se préparait, bien assis, à la première rangée, à prendre le relais dès le retour de la pause. À voir ainsi Yogane performer, Jonathan devait sans doute se dire qu’elle venait de mettre la barre bien haute au niveau des attentes du public. Si Yogane est une finissante du secondaire, Jonathan est déjà au niveau universitaire pour une maîtrise en interprétation classique. N’ayant débuté son apprentissage du piano qu’à 13 ans, comparativement à 7 ans pour Yogane, il a peut-être le même nombre d’années de travail derrière lui, mais ses études musicales sont rendues beaucoup plus loin. Donc, prendre le relais de Yogane ne devrait pas être une grosse difficulté.

Ce ne fut pas vraiment le cas. Non pas que Jonathan n’ait pas une aussi grande virtuosité ou maîtrise de son instrument que Yogane, mais le charme n’était plus là. C’était beaucoup plus sobre. Il avait choisi du Chopin, du Beethoven et du Ravel, mais pas nécessairement des œuvres très difficiles, comme on aurait pu s’y attendre d’un jeune rendu aussi loin dans sa formation musicale. Il joue bien, mais on sent moins l’émotion, l’âme. Est-ce la faute indirecte de la présence trop fraîche de Yogane ? J’en doute. Si cette dernière travaillera sûrement ses échanges verbaux avec son public, Jonathan aurait intérêt à mieux nous communiquer sa passion pour le piano, comme tout grand pianiste sait le faire. Jouer du piano, ce n’est pas seulement un travail technique. Un artiste, quel que soit sa discipline, doit nous faire vibrer à son art.

Ces deux jeunes virtuoses 2012 que viennent de nous offrir les Diffusions Amal’Gamme démontrent hors de tout doute l’importance d’un tel diffuseur pour les artistes d’ici et d’ailleurs. Quand Yogane ou d’autres comme elle font le rêve de donner leur premier grand concert avec elle seule sur l’affiche, s’il n’y a pas de diffuseur comme les Diffusions Amal’Gamme pour leur offrir une scène à cet effet, qui le fera ? Sans doute pas ceux des grandes salles ! Et pourtant, tous ces artistes en devenir ont besoin de ces scènes, car cela fait partie de leurs apprentissages. Ne serait-ce que pour cela, l’appui de tous à un tel diffuseur est primordial pour l’essor de nos artistes. Si ce n’est pas leur raison d’être, qui s’en donnera alors la mission ? Poser la question, c’est évidemment y répondre.

Pierre Lauzon       
Les éditions Pommamour

P.S. : Samedi prochain, les Diffusions Amal’Gamme changent complètement de registre. C’est le quatuor U Swing, quatre québécois qui aiment jazzer et crooner, qui donnera le ton à l’approche de la Saint-Valentin. Une petite écoute ? Cliquez sur ce lien : http://www.visionnarts.com/artistes/repertoire/musique/79/u-swing.html .